​​​​​​​​"Les évoquer ne m'a pas attristé même pour eux".

​​«L'enfant unique est une éponge, a fortiori quand ses parents l’ont eu sur le

tard. Les cordes de son imagination vibrent au diapason de ce qu’ils disent et de ce

qu’ils taisent ».

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Richard Ford, l’auteur de Canada, revient dans le livre "Entre eux", sur l’histoire de

ses parents qu’il a tant aimés. Des parents dont il ne connaissait pas les rêves, les

espoirs, les regrets dont il devine à travers leurs faits et gestes, qu’il reconstitue, ce

qui a peut être nourri leur vie intérieure.

« La vie de nos parents nous échappe en partie. Je préfère essayer de voir leur

existence vécue sous mes yeux d’enfant comme s’il devait toujours y avoir un

lendemain ».

Des gens simples, humbles et honnêtes, issus de la middle classe américaine qui

avancent dans la vie sans trop se poser de questions.

Le livre est composé de deux parties écrites à trente ans d’écart.

Deux portraits réunis, l’un de son père, l’autre de sa mère (qu’il a écrit en 94 lors de

sa mort), et, lui, l’écrivain, qui se fait observateur, témoin de ce couple auprès duquel

il a grandi ("Entre-Eux Between Them ».

Deux personnalités différentes et très complémentaires font un couple fusionnel que

l’auteur n’a cessé d’observer tout au long de sa vie jusqu’à la mort de son père.

Lui est représentant de commerce en amidon, elle l’accompagne.

A deux ils sillonnent l’Amérique profonde.

Des journées sans soucis véritables et si semblables. Leurs journées se ressemblent

tant, ils dinent dans des restaurants dansants, des bars, dorment et prennent leur

petit déjeuner chaque jour dans des hôtels différents. Ils n’ont pas d’enfants, ils sont

loin de leurs familles.

Le monde au dehors n’existe quasiment pas.

Madame accompagne Monsieur sur les routes pendant de longues

années.

Ils ne lisent pas, n’ont ni la télévision, ni le temps d’aller au cinéma.

C’est un mode de vie conjugué au présent où chacun fait ce qu’il doit

faire sans trop s’interroger, ni sur lui, ni sur eux, ni sur la vie.

"Quant à l’avenir chacun serait le pivot de l’autre dans leur couple.

Il avait son emploi. Il comptait sur elle. Contrairement à lui, elle

avait la bosse des maths et des capacités d’abstraction, elle

réfléchissait à des choses qui lui échappaient. Elle était pleine de

vie et veillait à tout ».

Après 15 ans de vie commune, Richard arrivera, alors qu’ils

n’attendaient plus un enfant.

Ne se souciant guère de maîtriser les ressorts de leur destin, la nouvelle

fut accueillie comme une simple raison pratique même s’ils furent "fous

de joie » selon les dires de l’auteur.

En passant d’un avenir flou et sans contraintes à une vie avec enfant, ils

prendront la nouvelle à l’image de ce qu'ils ont toujours été : des gens

sans histoires, sans grand questionnement.

Enfant, Richard accompagnera le tandem jusqu’à l’âge de la scolarité

obligatoire.

Edna sa mère deviendra femme au foyer.

Une mère de famille dont la vie sera rythmée par les allers et retours de

celui qu’elle a toujours accompagné.

Voyageant désormais seul, le père se retrouvera dans un isolement plus

grand encore.

En 1948, un samedi matin, ce sera la fameuse crise cardiaque du père

qui laissera Edna veuve et Richard orphelin.

Après la mort de son père, Richard ne cessera d’entretenir avec sa mère

une relation d’estime et de grande affection. Ils apprendront à manier

l’ironie et l’humour dans leurs rapports, échangeant des regards

complices et entendus. "Nous avions des rôles cousus mains et entrions

avec satisfaction dans la peau de nos personnages ».

Cette mère certainement plus joyeuse, plus dynamique, plus forte que

son époux, ciment solide de leur famille ne cessera de se dévouer à son

fils, malgré l’immense solitude et le cancer qui la tuera à petit feu.

Toute sa vie Richard regrettera de ne pas avoir connu l’homme que fut son

père, cet homme un peu mou, affable, invisible, modeste, qui ne parlait pas

beaucoup, souvent absent, effacé, et dont il ne se rappelle même plus le son de sa

voix.

Qui se cachait derrière ce père qu’il aurait tant voulu connaître et avec qui il

aurait tant voulu avoir une simple discussion d’adulte.

Ce livre m’a touché par la simplicité de son témoignage.

En ressuscitant ses parents, n’est ce pas pour l’auteur une façon de se replonger

dans l’enfance dont il est si nostalgique et de faire perdurer ses parents à jamais

disparus.

Certes son témoignage reste subjectif, puisqu’il s’agit de celui d’un enfant revu par

les yeux d’un adulte, mais comme Richard Ford le dit si justement « Si vous les aviez

connus, je suis persuadé que nous aurions eu d’eux des lectures différentes, mais

j’espère que, grâce à ces textes, on pourra les reconnaître pour ce qu’ils étaient ». Ils

étaient des gens simples, des gens biens.

Quel hommage !

A travers son regard, c’est surtout en tant qu’individu qu’il parlera d’eux, individu

avec leur singularité inaltérable tant dans leur couple que dans leur vie de parents

qui font certainement ce que lui est devenu aujourd’hui, un écrivain qui observe.

Ce livre est beau, émouvant, écrit avec tant de tendresse.

Merci Richard Ford

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