Prix Goncourt 2017:"Tous les jeunes gens devraient le lire. Il démontre parfaitement qu’une petite bande de gens, avec le bluff, l’intimidation, la brutalité arrivent à circonvenir un pays, à le transformer et à déclencher la catastrophe mondiale". L'Ordre du Jour d'Eric Vuillard.

November 14, 2017

Dans ce petit ouvrage intitulé l’Ordre du Jour, écrit par Eric Vuillard, l’histoire nous raconte avec

 

subtilité comment « UN Moment Clef » a fait basculer l’Europe vers le nazisme. 

 

Le livre débute par une scène éblouissante, l’étrange journée du 20 février 1933.

 

En se basant sur les notes du tristement célèbre industriel Gustav Krupp, qui ont été révélées

 

à Nuremberg, l’écrivain, également cinéaste dans la vie, nous livre une véritable mise en scène

 

grotesque des coulisses et de l’arrière décor de cette journée déterminante qui va changer le cours

 

de l’Histoire.

 

Toute est risible voir ridicule. 

 

Les 24 barons de l’industrie allemande, KruppBasfTiessenAgfaBmwOpelKrupp

 

FarbenAllianzTelefunken, BayerIG Farben et autres se réunissent autour d’une table pour

 

s’associer au nazisme.

 

L’opportunisme dans toute sa splendeur nous est contée. 

 

 « Les vénérables patriciens sont là, dans le grand vestibule; ils échangent des propos badins, respectables;

 

on croirait assister aux prémices un peu guindées d’une garden-party » 

 

Éric Vuillard aime trouver le mot juste et subtil pour décrire un pan de l’histoire que nous

 

connaissons tous. 

 

Ce qui fait la force de son livre, c’est le cynisme grinçant et moqueur de l’auteur. 

 

«Les 24 sphynx, lézards se lèvent sur leur patte arrière et se tiennent bien droit ».

 

Ils écoutent avec ferveur le discours du Führer.

 

Le ton est à l’ironie. L’écrivain nous donne l’impression de décrire n’importe quelle réunion de chefs

 

d’entreprise.

 

Vuillard dirige la scène avec brio et nous montre que malgré la banalité du compromis entre

 

politiques et industriels, ce moment clef de l’histoire patronale, « cette compromission inouïe avec

 

les nazis » n’est rien d’autre qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires. 

 

Pire encore, tous ces noms réunis autour de la table sont aujourd’hui nos noms de voitures, de

 

machines à laver, d’assurances, de radioréveils, de produits ménagers… 

 

Toutes ces fortunes sont toujours là.

 

« Notre quotidien est le leur. Ils nous soignent, ils nous vêtent, nous éclairent, nous transportent sur les

 

routes, du monde ; ils nous bercent. »

 

N’est-ce pas finalement la triste destinée de notre univers, de toujours pardonner aux puissants de

 

ce monde qui font tourner l’économie et permettent d’avancer ?

 

La scène de l’Anschluss, et surtout la capitulation du Chancelier Autrichien Schussnigg, est

 

magistrale par le ton sarcastique adopté par Vuillard

 

Pauvre pantin dans les mains d’Hitler, Schussnigg continue malgré tout de lutter pour ne pas perdre

 

la face, comme s’il est encore le représentant d’un pays souverain. 

 

Il continue à faire «comme s’il s’agissait d’une véritable conférence entre chefs d’Etat afin d’éviter de

 

donner à sa situation pénible un air officiel qui la rendrait irrémédiable ».

 

Face à un fou furieux auquel il ne peut plus résister, face aux tortures morales d’Hitler qui le réduit

 

petit à petit à une marionnette, il finit par capituler et se ranger.  

 

Vuillard nous montre le jeu pervers d’Hitler qui dévore un peu plus sa proie, à chaque étape de la

 

négociation, pour la réduire à néant.

 

Les documents officiels sont signés comme un accord à l’amiable. 

 

on reste dans le politiquement correct…  

 

Hitler appelle  Schussnigg après sa capitulation  « Monsieur le chancelier » et lui propose même, à lui

 

et son conseiller, de rester dîner.

 

L’hypocrisie diplomatique est à son comble : l’humiliation n’a plus de limites.

 

Derrière les images officielles que l’on retient de l’Anschluss où tout semble se dérouler sans

 

l’ombre d’un accroc, Vuillard nous montre à quel point la Blitzkrieg (guerre éclair) dont rêvent les

 

allemands dans la première phase de la Seconde Guerre Mondiale - afin d’éviter une guerre longue -

 

est au comble du ridicule.

 

Rien ne se déroulera comme prévu malgré la concentration d’un ensemble de forces offensives

 

(chars, avions et artillerie) et malgré la volonté de se constituer une magnifique machine de guerre

 

pour faire capituler l’ennemi dans les plus brefs délais.

 

« La Blitzkrieg n’est qu’un embouteillage de panzers une gigantesque panne de moteurs sur les

 

nationales autrichiennes, entraînant un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée, une

 

armée en panne et des ordres hurlés à la hâte dans la langue râpeuse et fébrile du Troisième Reich ». 

 

Même le public venu acclamer l’entrée d’Hitler (leur sauveur) dans le pays a été trié jusque dans les

 

moindres détails.

 

La propagande est à son paroxysme, le bluff n’a plus de limites. Les plans d’images sont savamment

 

cadrés. 

 

Qui se douterait que l’armée allemande vient de subir une panne énorme : quelle humiliation !

 

Vuillard se moque de cette bande de bandits, de criminels et des dirigeants puissants : tous livrés

 

aux mains d’un fou aussi furieux que dégénéré qui les manipule dans tous les sens, comme des

 

marionnettes, uniquement selon sa volonté. 

 

On appelle « ordre du jour", la liste des sujets classés qui doivent être abordés, examinés, discutés ou

 

votés au cours de la séance, à la date du jour. 

 

Cette réunion, toute petite soit-elle, aura des conséquences énormes sur l’Histoire du Monde et

 

débouchera sur les horreurs que l’on connaît. 

 

Quand on regarde l’histoire, les grandes catastrophes ne commencent-elles pas souvent par un

 

enchaînement de petites choses ?

 

A savoir que, tout comme le Goncourt, le prix Renaudot a été attribué à un récit sur le nazisme

 

(Olivier Guez « La Disparition de Josef Mengele »).

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