« J’ai tout vu de la mort, sans rien connaître de l’amour »

 

 

 

Marceline Loridan-Ivens fait partie de ces femmes dont on ne peut oublier le témoignage

 

bouleversant qu’elle a co-écrit avec Judith Perignon, comme le premier volume, « Et tu n’es pas

 

revenu », ce chant d’amour à son père, avec lequel elle a été déporté dans les camps de la

 

mort.

 

Contrairement à ce dernier, Marceline survivra à l’horreur et reviendra à la vie plus forte que

 

jamais. C’est tout l’objet de ce second livre, « l’Amour Après », dans lequel elle raconte

 

avec une franchise déroutante le chemin qu’elle a parcouru pour devenir une femme, apprivoiser

 

son corps et cesser d’être « un Stücke », un morceau (de viande).

 

Avec ce franc parler qui la caractérise, elle décrit la nudité, qu’elle associe aux camps de la

 

mort, comme des corps secs aux têtes disloquées, aux yeux vides et hagards .

 

Etre nue est associé à l’ordre d’un nazi, à son regard et au verdict : la mort ou le sursis.

 

«On a toujours un camps dans la tête», ne cesse-t-elle de répéter. 

 

Même si tout est douloureux en revenant des camps, Marceline veut vivre et ressentir.

 

La seule façon d’expulser le mal qui est en elle est de le reconnaître et d'apprendre à

 

vivre avec lui pour s'en débarrasser.

 

Pour cette femme qui en a été privé, la liberté est essentielle. Ce qui compte avant tout, est non

 

seulement de se libérer des barbelés des camps, mais surtout de ceux qui demeurent dans son

 

esprit. Ainsi, à son retour à la vie, Marceline se jette avec frénésie dans la vie nocturne de Saint-

 

Germain des Prés. 

 

Elle qui fait partie de « ces irrécupérables », à qui tout a été enlevé, doit revenir à la normalité. 

 

N’ayant pas terminé ses études, elle ne cherche qu’à fréquenter des intellectuels qui l’enrichissent. 

 

Son enthousiasme lui permettra de faire des rencontres exceptionnelles d’écrivains, de

 

philosophes, qui l’ouvriront petit à petit à elle-même.

 

Elle aurait dû être morte. La vie artistique, littéraire, l’enchante. Son « vouloir savoir » est

 

insatiable. Son courage, son goût pour la vie est omniprésent et c’est ce qui se dégage de

 

chaque page de ce livre.

 

Bohème, féministe avant l’heure, l’eût-elle été sans les camps ? C’est la question que je n’ai

 

cessé de me poser tout au long de ma lecture. Je n'y répondrai pas.

 

Cette jeune femme qui vient d’un milieu juif ashkénaze, bourgeois et traditionnaliste, fait tout pour

 

fuir cette mère accaparante qui ne cherche, selon l’usage de son milieu, qu’à la marier . Mais les

 

conventions ne lui ont jamais convenu. Marceline ne cessera de mener ce combat contre

 

l’enfermement bourgeois hors du temps qui consiste en des épousailles, les plus rapides

 

possibles, et des grossesses multiples. Elle fera le choix de ne pas avoir d’enfants et de vivre

 

pour elle, selon ses convictions.

 

Il suffit de regarder les nombreuses interviews qu’elle a accordées tout au long de sa vie, pour

 

ressentir cette force animale que dégage ce petit bout de femme qui fait de ses engagements

 

les combats d’une vie. Ce besoin qu’elle a de donner, de témoigner de la vie des

 

autres, n’est-elle pas l’une des meilleures thérapies pour qui a été confronté à la face la plus

 

obscure de la civilisation?

 

Elle me touche tellement. 

 

Rien ne semble pouvoir arrêter sa frénésie de vivre. Son crédo est de vivre sa vie et de

 

ne laisser quiconque décider pour elle. Plus personne, après les ordres reçus dans les camps,

 

ne lui fera la leçon.

 

Pas même les hommes !

 

Si elle veut être libre avant tout, elle mettra de longues années avant de se livrer. 

 

« Tout dire c’est mourir ». 

 

Cette femme me bouleverse par sa franchise, sa sensibilité qui se ressent tant, ce besoin

 

vital de s’affranchir de ses chaînes et de vivre pour ses combats.

 

En ouvrant sa petite valise qui contient les lettres d’amour de ses nombreux soupirants, elle

 

raconte, l’histoire de ce corps, qu’elle ne parvient pas à apprivoiser et à s’approprier.

 

Pour elle qui a pourtant si peur de l’abandon, le «lâcher prise» est impossible et, pour cette

 

raison, l’ivresse de l’amour, inconnue.

 

C’est la lutte d’une vie entière, c’est l’apprentissage de soi.

 

Pas un instant, je n'ai douté qu'elle y parvienne, grâce à son intelligence, sa curiosité, son

 

enthousiasme et son formidable appétit de vie.

 

Avec le temps arrive enfin l’homme qui la réconciliera à elle-même et qui parviendra à l’aider à

 

rassembler la jeune fille et la survivante pour devenir une femme.

 

Ce grand amour, l’homme qui sera l’amour de sa vie, lui donnera les clefs pour se libérer d’elle-

 

même. Il lui offrira un amour qui vivra et se nourrira autant par l’affection, que par le travail,

 

l’engagement et la création : « Avec mon amour, je veux renforcer en toi la valeur de toi-

 

même, et transformer ta grande et aussi douloureuse expérience de ta vie, en une confiance à

 

toi-même ». Avec lui, elle sillonnera le monde, de reportage en reportage.

 

Petit bijou de livre qui parlé de résilience par l’engagement d’une personnalité hors du

 

commun, qui refuse de s’installer dans le confort et choisit de ne jamais cesser de croire dans

 

le genre humain.

 

Quelle Grande Dame !

 

A lire ….

 

 

 

 

 

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