« J’étais le lieu, où tu revenais. Il me semblait que, toi, tu revenais irrésistiblement dans mes parages, comme si c’était moi, ta maison, moi ton essence, moi ton centre. C’était moi qui te protégeais, depuis toujours, et avant tout je te protégeais de toi-même. Depuis le premier jour de notre rencontre, ton incompétence m’appelait comme une sirène dans la brume ».

October 29, 2018

 

Le livre, « Ma dévotion », de Julia Kerninon, est selon moi  passé tout à fait inaperçu lors de la

 

rentrée littéraire, alors qu’il mérite une attention toute particulière.

 

À la fin de sa vie, Helen, une vieille femme, croise au détour d’un trottoir, Franck, un homme qu’elle

 

a tant aimé.

 

Il s’avance pour parler. 

 

En vain : elle ne lui laissera pas placer un mot. 

 

Son tour est venu de parler et de partager son ressenti.

 

Durant une grande partie de sa vie, Helen s’est dévouée pour son meilleur ami, Frank Appledorn

 

Ils se connaissent depuis l’enfance et ont toujours été liés.

 

C’est une véritable alliance.

 

Jeunes, ils se sentent tous les deux étrangers face à leur famille qu’ils détestent tant, ce qui rend leur

 

lien dès le départ indéfectible et les rapproche davantage.

 

Très rapidement, ils partent à Amsterdam pour faire carrière. 

 

Tous les deux dans les lettres, mais c’est finalement dans la peinture que Franck fera carrière. 

 

Amants occasionnellement, meilleurs amis surtout, ils vivent dans une maison où chacun dispose de

 

son espace privé.

 

Les deux sont profondément différents : elle est discrète, introvertie, très studieuse, alors que lui est

 

exalté, bon vivant, un véritable feu d’artifice qui use ceux qui l’entourent.

 

Helen travaille dur dans son métier, vit dans l’ombre de ce peintre en devenir. 

 

Très indépendante, plus paisible, elle observe tout de loin en étant constamment présente

 

pour Franck

 

Franck prendra du temps à trouver sa voie, mais deviendra avec le temps un génie de la peinture.

 

Helen, qui vivra de son travail littéraire, l’aidera à se construire, à se réaliser.

 

« Ma destinée sera de veiller sur Franck », comme elle ne cessera de se le répéter. 

 

Seulement peut-on prévoir d’avance, l’énorme sacrifice que cela engendre? 

 

« Dans l’ombre de l’homme qu’elle aime sans même se le formuler, aspirée par le gouffre de la

 

soumission pour qu’il puisse s’élever vers les cimes, Helen oublie de vivre. » 

 

Finalement, elle n’a pas de place dans sa vie, même s’ils partagent tout.  

 

Elle est sa confidente, sa maîtresse occasionnellement, mais Franck ne semble jamais vraiment se

 

rendre compte de ce qu’elle lui apporte réellement.

 

Elle l’accompagne dans chaque épreuve, est attentive, anticipe et lui apporte ce soutien sentimental

 

indéfectible, inaltérable.

 

Même si elle compte pour lui, même s’il lui confie tous ses secrets, l’attention de Franck pour elle va

 

faiblir pendant un moment, quand il deviendra plus connu.

 

Il y aura les femmes, la gloire, le succès.

 

Et pourtant, ils ne cessent de se retrouver.

 

Je pense qu’il y a chez cette femme qui ne lui fait jamais de reproches une véritable confusion entre

 

amour et amitié. 

 

Si elle l’aime d’un authentique amour, et que lui ne peut vivre sans elle, il y a trop d‘égoïsme chez cet

 

homme pour ne vivre qu’un seul amour toute une vie.

 

Trop égocentrique, cet homme ne peut lui donner ce qu’elle recherche tant, et en même temps il est

 

sa joie de vivre, son brin de folie qui lui manque si fort. 

 

Sa vie avec Franck constitue le cœur de son existence, et c’est là, selon moi, que réside le

 

malentendu entre ces deux êtres profondément différents.

 

Franck ne peut pas lui donner ce qu’elle attend de lui.

 

Il ne lui fera jamais cette promesse, mais elle prendra les devants en se dévouant corps et âme pour

 

cet homme jusqu’à l’irrémédiable.

 

Je n’ai pas envie de vous raconter leur histoire, je vous en laisse la surprise, mais faire preuve de telle

 

générosité ne peut que forcément se retourner un jour contre soi.

 

Helen paiera le prix fort de cet amour, et je n’ai pu m’empêcher de penser qu’elle en tire également

 

une grande part de responsabilité dans sa soumission, sa dévotion envers Franck au point de

 

cesser exister.

 

Quand elle le croise enfin, 23 ans plus tard, elle a eu le temps de réfléchir, et, pour la première fois,

 

grâce à cette confrontation, elle est toute puissante, et reprend cette place qu'elle n'a jamais

 

occupée.

 

Elle parle enfin, après avoir passé tant d’années à refouler.

 

Déroutant d’honnêteté, le discours d’Helen est extrêmement puissant, et déconcertant, même, de 

 

franchise quand il s’agit de révéler les pires bassesses dont elle a parfois fait preuve.

 

À lire absolument !

 

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