«Tu sens la colère hautaine ?» Elle déferle sur Anvers, fait voler en éclats les vitrines des magasins et déchire les rouleaux de la Torah. La haine dégueule dans les rues et à l’intérieur de la synagogue : «C’est comme si le bâtiment lui-même vomissait une famille qui loge apparemment dans la conciergerie.»

April 8, 2019

 

 

Le pogrom d’Anvers date de 1941. Il y en a eu plusieurs autres.

 

Trouble est l’histoire d’un flic qui écrit des poèmes. 

 

Un homme qui aurait voulu être quelqu’un d’autre mais qui, par son manque de courage et sa

 

médiocrité, va se perdre. 

 

Son histoire, il a décidé de la raconter à son petit-fils sans ne jamais rien 

 

omettre.

 

Wilfried Wils, est un type ordinaire, banal, mais tout de même amateur de Verlaine et de Rimbaud,

 

qui se voit un jour devenir grand comme ceux qu’il admire tant.

 

En 1940, en pleine occupation allemande en Belgique et afin d’échapper 

 

au travail forcé, Wilfried Wils devient agent auxiliaire de police à Anvers, la ville du diamant.

 

Pour ceux qui, comme moi, sont originaires d’Anvers, les noms des rues

 

avec leurs bâtiments, leurs bibliothèques, leurs synagogues….évoqués dans le livre ont un effet

 

terriblement troublant.

 

La Pelikaanstraat, la Kievitstraat  comme tant d’autres sont les témoins silencieux de ces rafles et

 

ces drames qui ont lieu en toute impunité.

 

Comme le titre du livre de Jeroen Olyslagers l’indique le livre joue sur cette réalité double qui définit

 

les gens et l’époque et qui transparaît à chaque page.

 

Wilfried est un personnage équivoque, qui n’hésite pas, sans le moindre remord, à prendre part aux

 

rafles des juifs mais qui, en même temps, se conduit de façon terriblement ambiguë, manquant

 

souvent d’entrain dans ces saccages collectifs dont il fait amplement partie mais n’en assume pas,

 

pour autant, toute la responsabilité.

 

Il est tiraillé entre le bien et le mal, entre son esprit romanesque qui aurait tant voulu faire le

 

contraire de ce qu’il fait et qui, cependant, ne va pas lever le petit doigt pour véritablement agir ou

 

changer le cours des choses, et son inacceptable conduite.

 

Entouré de son beau-frère, farouche résistant, faisant également partie de la police anversoise mais

 

dont « l’héroïsme » ne fait pas de doute et de son vieux mentor Barbiche Teigneuse, fervent

 

antisémite, nazi et collaborateur, Wilfried ne sait pas choisir son camp.

 

Ce qui aux yeux de la lectrice que je suis, le rend encore plus minable et médiocre.

 

L’écrivain joue très subtilement avec le passé et le présent.

 

Ce qui fait sans doute la force de ce livre est que Jeroen Olyslager, homme de théâtre, s’invite dans 

 

la tête de cet homme vieux, rempli d’aigreur et de colère, sans aucune empathie mais avec

 

une complaisance typique des vrais salauds

 

La psychologie du personnage est parfaitement explicitée.

 

C’est un homme avec toutes ses contradictions, toutes ses immondes lâchetés, qui, au fil des pages,

 

se dévoile de plus en plus.

 

Son seul véritable regret, il le manifestera lors du suicide de sa petite fille punk qui n’est pas

 

parvenue à assumer le passé de son grand père.

 

Je suis anversoise et je suis persuadée que la force de ce livre se ressent plus intensément encore

 

dans sa langue originelle, le flamand.

 

Je n’ai pu que ressentir davantage le grotesque cauchemardesque de ces personnages ternes,

 

affublés de leurs uniformes qui leur donnent de l’importance « Mon uniforme est devenu un objet

 

rassurant. Il ordonne mes journées de façon régulière, patrouiller est comme un rituel apaisant 

 

au milieu de cette folie dont  nous sommes tous les jours témoins.. »

 

Les surnoms des personnages du livre ont un double sens comme Barbiche Teigneuse. 

 

Le pathétique et la misère humaine sont encore plus flagrantes dans ces 

 

scènes de café où l’ivrognerie se cache derrière chaque coin de porte, dès que le naturel reprend le

 

dessus… 

 

Je n’ai pu m’empêcher de penser à cette chanson de Jacques Brel « Chez ces gens-là » qui décrit à

 

merveille la mesquinerie de ces gens pour qui l’argent revêt souvent plus d’importance que la vie

 

humaine et où tout n’est que petitesse, ignorance et bassesse.

 

Ce sont ces gens là, ces Wilfried Wils, des gens parfaitement ordinaires, banaux, qui ont souvent

 

été les plus grands salauds, les plus grands traîtres croyant ainsi trouver une porte de secours face à

 

ce petit monde misérable qui s’offrait à eux.

 

Ce sont ces gens-là, dont, aujourd’hui comme hier, il est impératif de se 

 

méfier parce que, si isolément leur lâcheté les rend quasiment inoffensifs, en foule, ils sont des

 

assassins en puissance.

 

Il s’agit d’un livre hautement salubre que je vous recommande vivement car aujourd’hui, tout

 

particulièrement, la vigilance et la résistance s’imposent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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