Bien que tragique, la vision de l'homme de Giacometti n'a rien de désespérée. Ses portraits aux regards effarés et qui interrogent, ses sculptures filiformes expriment certes notre solitude, la douleur d'être, la précarité de note condition, mais ils affirment aussi avec autorité que la vie est finalement plus forte que tout ce qui la ronge et cherche à l'abattre.

July 14, 2019

 

Pour comprendre, sans doute autrement que vous l’avez fait jusqu’à présent, le travail de Giacometti, il

 

faut lire ce petit livre de Charles Juliet qui vient de sortir chez «Formatpoche».

 

L’approche de l’auteur sur le travail de l’artiste est purement subjective mais me séduit car elle me montre

 

le travail de Giacometti sous un autre angle.

 

 

C’est avec intelligence et subtilité que l’auteur s’imagine dans la peau de Giacometti pour nous raconter

 

le long cheminement de l’artiste dont le processus créatif reflète des années et des années de

 

questionnement sur la notion même de réalité.

 

Le texte est très factuel et il n’y a pas de place pour les détails anecdotiques qui viendraient illustrer le

 

récit. 

 

L’auteur ne nous parle que du processus intellectuel de l’artiste qui n’a cessé d’évoluer et a été

 

constamment questionné.

 

Et c’est en ça que le livre est intéressant. 

 

Comment reproduire la réalité tout en parvenant à traduire l’émotion que celle-ci engendre ?

 

Peintre, dessinateur et sculpteur Giacometti a passé une grande partie de sa vie à recopier les grands

 

chefs d’œuvres des maîtres anciens jusque dans leurs moindres détails . 

 

En se détachant petit à petit de cette réalité, il va, avec le temps, vider son œil de tout ce qui l’encombre,

 

pour accéder à la transparence la plus idéale. 

 

De sorte que, rien n’étant plus connu, tout est à découvrir .

 

Ainsi, le moindre objet, fragment de réalité, peut retenir l’œil et jeter l’artiste dans un trouble et un

 

émerveillement qui l’incitent à mieux regarder, à mieux voir.

 

"En clarifiant son regard, Giacometti est entraîné à pénétrer en lui-même parvenant ainsi à cerner avec

 

plus de précision ce qu’il recherche."

 

Les êtres et objets qu’il regarde d’une façon nouvelle, font partie de cet étrange inconnu, qui soulève de

 

nombreuses questions quant à l’œuvre de ce géant, et, plus généralement, de notre rapport à la vie. 

 

En travaillant ainsi pendant de longues années, tout laisse supposer que le franchissement de ce seuil

 

n’est pas un accident mais le résultat d’une lutte acharnée afin de parvenir à « ce silence, cette

 

suspension des mouvements et de la vie, ce monde encore jamais vu». 

 

Ceci permet à l’artiste de se libérer de toute notion de subjectivité pour entrer dans une forme de

 

transparence nouvelle.

 

Il s’agit, bien entendu, d’une forme de mysticisme auquel ne peuvent parvenir que ceux qui le partagent.

 

Giacometti en a eu conscience un jour.

 

«En sortant boulevard Montparnasse, je me souviens très bien d’avoir regardé le boulevard comme je

 

ne l’avais jamais vu .Tout me semblait autre et tout à fait nouveau. Ce jour là, la réalité s’est revalorisée,

 

elle devenait l’inconnu mais un inconnu merveilleux". 

 

On a souvent vu dans les sculptures filiformes de Giacometti des êtres portant sur eux tout le poids de

 

l’existence, exprimant la solitude, la douleur, la précarité de la vie. 

 

A travers ce livre, j’ai découvert autrement le travail de Giacometti car, cette fois-ci, libéré d’un poids

 

énorme.

 

A un point tel que ses sculptures me semblent chargées d’une réalité vivante et non accablante comme je

 

les ressentais avant cette lecture.

 

ll semblerait que toute sa vie Giacometti n’ait eu qu’un désir, ou plutôt une obsession: celle d’inventer

 

une forme ou une image où tout serait dit de l’homme et de sa condition. 

 

«Les personnages de Giacometti voient s’affronter en elles ces contraires qui font de nous des êtres

 

écartelés. Par là elles figurent le combat dont nous sommes la proie. Mais en nous rappelant notre notre

 

angoisse et notre difficulté d’exister ».

 

Se dressant ainsi devant nous, elles nous rappellent que la vie n’est jamais si précieuse, que lorsque

 

menacée, malmenée. 

 

Ce livre m’a permis de regarder le travail de Giacometti, dans son ensemble, de façon plus légère,

 

moins pesante, quant à l’existence humaine qu’il cherche sans fin à représenter. 

 

Ses sculptures ne sont plus à mes yeux soumises au poids de l’existence mais au contraire, dans la

 

façon de se redresser, remplie d’une vitalité nouvelle faisant face à la Vie et dont l’extrême fragilité

 

apparente est, en réalité, habitée par une force que rien ne fera reculer.

 

Face aux spectateurs que nous sommes, se dressent des hommes, peut-être légèrement voûtés, mais

 

des hommes debouts « dressés par une force quasi surhumaine ».

 

 

 

 

 

 

Anouk Tache

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