"Bien que tragique, la vision de l'homme de Giacometti n'a rien de désespérée".


Pour comprendre, sans doute autrement que vous l’avez fait jusqu’à présent, le travail de Giacometti, il

faut lire ce petit livre de Charles Juliet qui vient de sortir chez «Formatpoche».

L’approche de l’auteur sur le travail de l’artiste est purement subjective mais me séduit car elle me montre

le travail de Giacometti sous un autre angle.

C’est avec intelligence et subtilité que l’auteur s’imagine dans la peau de Giacometti pour nous raconter

le long cheminement de l’artiste dont le processus créatif reflète des années et des années de

questionnement sur la notion même de réalité.

Le texte est très factuel et il n’y a pas de place pour les détails anecdotiques qui viendraient illustrer le

récit.

L’auteur ne nous parle que du processus intellectuel de l’artiste qui n’a cessé d’évoluer et a été

constamment questionné.

Et c’est en ça que le livre est intéressant.

Comment reproduire la réalité tout en parvenant à traduire l’émotion que celle-ci engendre ?

Peintre, dessinateur et sculpteur Giacometti a passé une grande partie de sa vie à recopier les grands

chefs d’œuvres des maîtres anciens jusque dans leurs moindres détails .

En se détachant petit à petit de cette réalité, il va, avec le temps, vider son œil de tout ce qui l’encombre,

pour accéder à la transparence la plus idéale.

De sorte que, rien n’étant plus connu, tout est à découvrir .

Ainsi, le moindre objet, fragment de réalité, peut retenir l’œil et jeter l’artiste dans un trouble et un

émerveillement qui l’incitent à mieux regarder, à mieux voir.

"En clarifiant son regard, Giacometti est entraîné à pénétrer en lui-même parvenant ainsi à cerner avec

plus de précision ce qu’il recherche."

Les êtres et objets qu’il regarde d’une façon nouvelle, font partie de cet étrange inconnu, qui soulève de

nombreuses questions quant à l’œuvre de ce géant, et, plus généralement, de notre rapport à la vie.

En travaillant ainsi pendant de longues années, tout laisse supposer que le franchissement de ce seuil

n’est pas un accident mais le résultat d’une lutte acharnée afin de parvenir à « ce silence, cette

suspension des mouvements et de la vie, ce monde encore jamais vu».

Ceci permet à l’artiste de se libérer de toute notion de subjectivité pour entrer dans une forme de

transparence nouvelle.

Il s’agit, bien entendu, d’une forme de mysticisme auquel ne peuvent parvenir que ceux qui le partagent.

Giacometti en a eu conscience un jour.

«En sortant boulevard Montparnasse, je me souviens très bien d’avoir regardé le boulevard comme je

ne l’avais jamais vu .Tout me semblait autre et tout à fait nouveau. Ce jour là, la réalité s’est revalorisée,

elle devenait l’inconnu mais un inconnu merveilleux".

On a souvent vu dans les sculptures filiformes de Giacometti des êtres portant sur eux tout le poids de

l’existence, exprimant la solitude, la douleur, la précarité de la vie.

A travers ce livre, j’ai découvert autrement le travail de Giacometti car, cette fois-ci, libéré d’un poids

énorme.

A un point tel que ses sculptures me semblent chargées d’une réalité vivante et non accablante comme je

les ressentais avant cette lecture.

ll semblerait que toute sa vie Giacometti n’ait eu qu’un désir, ou plutôt une obsession: celle d’inventer

une forme ou une image où tout serait dit de l’homme et de sa condition.

«Les personnages de Giacometti voient s’affronter en elles ces contraires qui font de nous des êtres

écartelés. Par là elles figurent le combat dont nous sommes la proie. Mais en nous rappelant notre notre

angoisse et notre difficulté d’exister ».

Se dressant ainsi devant nous, elles nous rappellent que la vie n’est jamais si précieuse, que lorsque

menacée, malmenée.

Ce livre m’a permis de regarder le travail de Giacometti, dans son ensemble, de façon plus légère,

moins pesante, quant à l’existence humaine qu’il cherche sans fin à représenter.

Ses sculptures ne sont plus à mes yeux soumises au poids de l’existence mais au contraire, dans la

façon de se redresser, remplie d’une vitalité nouvelle faisant face à la Vie et dont l’extrême fragilité

apparente est, en réalité, habitée par une force que rien ne fera reculer.

Face aux spectateurs que nous sommes, se dressent des hommes, peut-être légèrement voûtés, mais

des hommes debouts « dressés par une force quasi surhumaine ».

Anouk Tache