"Ne me libère jamais de ce fardeau, il ne me quittera jamais".


Que dire sur Louise Bourgeois qui n’ait pas déjà été écrit?

C’est une histoire de femme que j’ai envie de partager avec vous .

C’est la raison pour laquelle, j’associe ces deux livres «Louise Bourgeois » de

Marie-Laure Bernadac et "Louise, sauvez-moi !" de Mâkhi Xenakis dans cette

chronique littéraire.

Précurseur en son domaine, la biographie de Marie-Laure Bernadac m’a beaucoup

séduite pour son caractère moins factuel que les autres livres qui lui ont été

consacrés.

On y découvre une foule d'anecdotes qui rendent cette grande femme au caractère

très affirmé peut-être un peu plus humaine et attachante que je la voyais.

On ne peut cependant rester indifférent face au génie et à la clairvoyance de Louise

sur son époque.

Le livre est divisé en chapitres regroupant à chaque fois les faits et les évènements

liés à une période spécifique de la vie de l’artiste .

Si je connaissais déjà un certain nombre de choses sur Louise B, ce livre m’a permis

de comprendre davantage et mieux son travail.

Ainsi, j’avais toujours pensé que l’artiste, à travers ses oeuvres, livrait une guerre sans

merci contre sa mère, alors qu’en réalité elle la vénérait au point de ressentir un

amour dévorant et dépendant pour cette femme qu’elle a tant admirée.

C'est la relation au père qui est beaucoup plus conflictuelle et qui forgera, selon moi,

très rapidement, le caractère indépendant et intrépide de la petite Louise, et cela dès

son plus jeune âge.

Sentiment d’abandon, de trahison, de cet homme à femmes qui voue un culte quasi

malsain à sa fille, à qui est donné le rôle de témoin muet dans la relation triangulaire

entre le père, la gouvernante des enfants et la mère qui laisse faire.

Ensemble familial et domestique hautement pathogène qui expliquera bien des choses

dans l’œuvre de Louise.

Dès son plus jeune âge, l'artiste témoigne, pour l’époque, d’un caractère indépendant,

féministe, même si elle a toujours refusé de porter cette étiquette tout en côtoyant de

longues années durant les artistes féministes des années 60-70.

Plus tard on découvre une Louise femme d’affaires, aidant son père dans

l’entreprise familiale de tapisserie .

Elle a besoin de faire, de voir, de découvrir, d’apprendre sans cesse et le rôle dévolu à

la femme, à son époque, ne lui convient pas .

Louise est quelqu’un qui prend les choses en main, qui décide de sa vie.

Elle se marie avec le célèbre Robert Goldwater, critique d’art, directeur du Musée

d’Art primitif de NY et éminent spécialiste d’art africain et moderne qui ne cessera

de l’encourager tout au long de sa vie, mais elle refusera toujours d'être associée

à son mari, craignant que cette association porte préjudice à son travail.

Très rapidement, on comprend la difficulté pour une femme des années 40, à

combiner le rôle de mère et celui d’artiste.

C'est souvent, à l’époque, très mal vu et mal compris: on ne peut être les deux à

la fois.

Louise est une femme tourmentée comme l’attestent ses écrits.

Il n’y a pas un jour, une minute, une seconde, où elle ne fait pas part, dans ses petits

carnets qu’elle tient précieusement tout au long de sa vie, de ses mélancolies,

paralysies, doutes, hystéries, colères, sentiments d’abandon…

Tout y est retranscrit, ses psychanalyses, ses jalousies par rapport aux artistes

contemporains dont elle raille le travail, elle refuse d’être assimilée au mouvement

surréaliste, Duchamp n’est qu’un «impotent» et elle jalouse sa grande rivale

Louise Nevelson.

Comme une petite fourmi, elle construit petit à petit son travail, produit énormément,

touche à des matériaux nouveaux et inhabituels pour l’époque.

Son oeuvre met beaucoup de temps à être reconnu.

Grâce à sa force de caractère et son inébranlable volonté, et malgré la souffrance que

la non reconnaissance engendre avec elle, Louise reste concentrée et ne perd jamais

de vue ce qu’elle doit transmettre.

C’est cette force de caractère qui m’a tant séduite dans ce livre.

Grâce à son mari, elle a baigné dans les meilleurs milieux intellectuels de l’époque,

mais Louise est une femme seule, acharnée, dont l’oeuvre polymorphe, sculptures,

dessins, gravures, peintures, installations, performances, raconte son histoire

traumatique et ses souvenirs d’enfance à travers un langage révolutionnaire qui fait

d’elle le génie qu’elle est.

Violente par moment, capricieuse, égocentrique, il n’y a que le MOI MOI MOI dans ses

oeuvres.

Dans "Louise sauvez-moi", de Mâkhi Xenakis, fille de Iannis Xenakis, célèbre

compositeur de musique, et de Françoise Xenakis, journaliste française et

romancière, c’est une autre Louise que l’on découvre.

Ce sont les années 80, Louise est devenue une artiste reconnue, dont la gloire ne

cesse de croître.

Elle expose partout dans le monde et la France commence à découvrir son travail.

Les petits dessins et sculptures de Mâkhi reproduits dans le livre et qui,

personnellement, me plaisent beaucoup, sont proches du travail de Louise sans pour

autant être similaires .

A la différence de son ainée, l’égocentrisme de Mâkhi est moins étouffant tant il est

coincé entre le doute et l’ombre de ses géniteurs dont elle essaie de se libérer afin

d’exister par elle-même sans être leur prolongement.

Il n’est de mystère pour personne que Louise, durant les dernières années de sa vie,

afin d’échapper à la solitude de la vieillesse et maintenir une relation avec l’art de

l'époque, invitait les artistes et autres personnalités de l’art à prendre le thé le

dimanche chez elle pour discuter et échanger des idées.

Lorsque Mâkhi la contacte, on sent réellement le besoin de cette jeune artiste de se

sauver d’elle même tant son manque de foi par rapport à son art est en train de la

détruire.

Une relation plus personnelle va se créer au fil des années entre les deux femmes.

Louise l’encourage et capte très rapidement la souffrance inhérente à l’artiste face à

son travail.

Elle l’encourage à affronter ses peurs, à rester toujours honnête face à elle-même

sans chercher la séduction à tout prix.

Petit à petit, le petit oiseau fragile qu’est Mâkhi prend conscience de ce qu’elle vaut et

parvient même à tenir tête par moment à une Louise qui souvent se montre

détestable, colérique et soupe au lait, tant elle est installée dans son rôle de papesse

de l’art, ce qui lui donne,pense-t-elle, le droit de tout dire, voir même de blesser ou

d’abuser .

Pourtant derrière cette relation un peu monstrueuse et inégale qui se construit entre

les deux femmes, on devine la gentillesse qui se cache chez Louise, qui ne veut

absolument pas perdre son temps avec des futilités, et qui après chaque

"méchanceté" revient sur ses pas, tant elle-même a besoin de cette

relation "d’artiste à artiste, de femme à femme, de maître à élève, de mère à enfant" à

travers laquelle elle se retrouve certainement.

Il est important de lire d’abord la biographie et ensuite cet ouvrage pour mieux

comprendre la façon dont Louise déjoue parfois avec cruauté les doutes et les

questionnements de Mâkhi.

Ces deux livres, complémentaires l’un de l’autre, donne un portrait très complet sur la

personnalité hors du commun d’une femme qui aura marqué de son empreinte

l’histoire de l’art.