"Chez lui pas de message de subliminal, mais une immédiateté de l’image, chargée d’une émotion flagrante. Bacon arrache la figure au narratif".

September 25, 2019

 

 

 

Ce petit livre ne restera sans doute pas dans dans l’histoire aux côtés des entretiens

 

 

de Bacon avec David Sylvester qui fut, pendant des années, son interlocuteur

 

privilégié.

 

Sans doute moins intellectuel le livre permet au lecteur de pénétrer le monde obscur,

 

obsessionnel de l’artiste tout en vulgarisant son art sans jamais, pour autant, le

 

réduire.

 

Pas de théories, juste un jeune journaliste qui, à l’époque, eut la chance de rencontrer

 

le grand maître et de l’observer dans son intimité.

 

Léger, drôle parfois, Franck Maubert décrit un autre Bacon, plus communicatif avec

 

ses interlocuteurs, moins dans la provocation.  

 

Il est permis de voir cet ouvrage comme une introduction. 

 

L'homme derrière l’œuvre. Tel qu'en lui-même.  

 

A l’époque, essayiste et romancier Franck Maubert travaillait à L’Express .

 

Il lui a fallu des années pour décrocher un entretien avec Bacon qui ne recevait

 

personne. 

 

Un jour, par l’intermédiaire de la puissante Marlborough Gallery, il reçoit un message

 

laconique  « Monsieur Bacon vous attend en fin de semaine à Londres. ». 

 

Et là, par chance, les choses se sont bien passées, le courant est passé.

 

Bacon, le grand maître, s’est un peu approché du jeune romancier et s’est laissé

 

interroger sur sa vie, son travail, tout en partageant avec lui quelques virées nocturnes

 

où souvent l’alcool délie les langues et permet un rapprochement plus intime.

 

Bagarreur, fêtard et alcoolique, Bacon reste malgré tout un homme bien élevé, à l’âme

 

sensible dont l’art de Velazquez, de Giacometti, mais également la littérature et la

 

poésie, n’ont cessé de l’enflammer.

 

Et de faire vibrer le coeur de ce géant à la sensibilité exacerbée, à l’imagination

 

débordante et au monde intérieur passionnant . 

 

«Les poètes de l’antiquité m’inspirent, ce sont des images fortes qui laissent libre

 

l’esprit au vagabondage ».

 

Personne ou presque n’a vu Bacon au travail, mais l’auteur aura la chance de

 

pénétrer dans l’antre magique qui lui sert d’atelier, de refuge à tous ses tourments.

 

Un atelier qui ressemble tant au Maître par le chaos et le désordre qui y règne, un

 

chaos violent, comme le sont ses peintures et dans lequel Bacon se plaît tant. 

 

« Il nous faut marcher sur un tas de compost, magma de débris divers, sédiment épais

 

de matières accumulées jour après jour depuis des années.

 

C’est un véritable capharnaüm poussières, térébenthine, photos tachées, chiffons

 

sales, pinceaux durcis, et au fond cette fameuse ampoule qu’on retrouve dans

 

plusieurs de ses tableaux". 

 

L’écrivain l’a bien compris: «Bacon cultive son atelier, comme sa parole, avec

 

soin, ce fouillis participe à sa légende, il l’entretient, comme d’autres peintres».

 

C’est un lieu sacré, «un lieu habité».

 

Ce que j’ai toujours aimé chez l'artiste c’est cette violence que dégagent ses

 

tableaux…les visages ont un aspect de viande crues, les corps tordus des

 

amants se débattent, s’enlacent et semblent vouloir jaillir de leur propre corps . Il

 

n’y a pas de limite dans la férocité qu’ils dégagent.

 

Ceci ne pouvant déboucher que sur un chaos total.

 

Quand l’écrivain décrit ses quelques virées nocturnes avec Bacon, ces soirées

 

où l’alcool ne finit pas de couler, les visages petit à petit se déforment, se délient,

 

se délitent, jusqu’à devenir un amas de viande fraiche qui n’ont

 

plus rien d’humain. 

 

Ce sont ces images qui hantent l’artiste et sont rendues avec une féroce animalité

 

dans ses oeuvres.

 

L’auteur l'a bien compris et c’est justement cela que j’ai aimé dans ce petit livre. 

 

Sans avoir eu de très grands échanges, comme Sylvester avec Bacon, il lui a

 

suffit de s’immiscer discrètement dans le monde particulier du peintre, d’adopter

 

son style de vie. 

 

C’est l’envers du décor que Franck Maubert donne à voir.

 

L'auteur a eu de la chance d’en saisir quelques bribes.

 

«Jaime tout dans Bacon , l’œuvre et l’homme, l’homme et l’oeuvre.

 

Toutes ses contradictions, tous ses paradoxes. La charge émotionnelle nait de

 

ces contradictions».

 

Finalement n’est ce pas cela qui constitue cet homme dans toute sa puissance et

 

sa faiblesse ?

 

 

Bacon était un homme à la sensibilité particulièrement vive, et aussi un grand

 

jouisseur, un amoureux  de la vie, capable de découper au scalpel la nature

 

humaine dans toute sa beauté et sa laideur. 

 

«Il nous permet encore et toujours de nous interroger sur ces images, sur cette

 

nudité, sur cette vulnérabilité, sur ces métamorphoses, sur ces blessures et sur

 

ce sang, sur la couleur, sur les accidents de la création, sur la peinture enfin». 

 

Bacon parvient à concevoir une image éloquente, plus forte que le réel,

 

l’intensifier, et ainsi obtient ce qu’il veut d’une scène, d’un personnage.

 

Il crée la vie, une sensation directe, un émoi.

 

Ce petit livre, bien moins didactique que les entretiens de Sylvester me touche

 

par ses phrases coups de poings qui en disent long sur la façon de comprendre

 

avec des mots simples le travail d’un des plus grands genies artistiques

 

J’ai aimé.

 

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