« C’est Mauthausen qui m’a définit comme homme, je suis encore un homme de camp ».

April 27, 2020

Iakovos Kambanellis est un dramaturge grec né en 1922 sur  l’île de Naxos 

 

En 1943, il se retrouve à Mauthausen, un camp de concentration situé en Autriche, près de Linz

 

Kambanellis n’est pas juif mais sera emprisonné à la d’une mise en accusation fictive d’espionnage .

 

Classé par les nazis en catégorie III, Mauthausen fut un camp dans lequel les prisonniers étaient soumis

 

au régime le plus dur.

 

« Réservé aux prisonniers irrécupérables et asociaux, autrement dit aux personnes dont la rééducation

 

est improbable, le camp faisait régulièrement objet de sélections.

 

 La plupart des prisonniers furent tués par balle ou par pendaison, moururent de malnutrition et de

 

maladie, certains sélectionnés furent assassinés dans la chambre à gaz du camp, dans des camions à

 

gaz ou au centre d’extermination d’Hartheim situé à proximité ».

 

Dès son arrivé à Mauthausen, l’auteur fut considéré comme apte au travail se retrouvant dans

 

des « kommandos »mis au service des firmes d’armement , ou encore affectés à

 

la construction de lotissements.

 

Surveillés par les kapos, veillant à la discipline et à l’ordre des prisonniers, les coups  pleuvaient du matin

 

au soir.

 

La privation de nourriture, le manque d’hygiène et la maladie faisaient partie du quotidien.

 

En tant que lectrice j’ai très vite ressenti que Kambanellis porte en lui une formidable force de vie même

 

s’il doit sa survie à un ancien détenu politique allemand  qui le fit travailler dans les bureaux de la

 

politisée Abteilung (section politique).

 

C’est un homme qui  prend des décisions, qui ne se laisse pas faire  et surtout qui parvient à garder

 

sa dignité malgré les conditions les plus abjectes.

 

Mauthausen  est avant tout connu pour sa carrière de granit dans laquelle chaque jour des milliers de

 

prisonniers passèrent leur journée à descendre les dramatiquement célèbres marches et à les remonter

 

pour transporter ces blocs de pierre; « 186 marches, appelées l’escalier de la mort et où  périrent des

 

milliers d’hommes ».

 

Le récit de Kambanellis est surprenant.

 

J’ai lu beaucoup de livres traitant des camps mais celui-ci traite à la fois de l’avant et de l’après

 

de Mauthausen

 

C’est en ce sens là, qu’il se distingue, pour moi, des autres livres. 

 

L’enfer que vit Kambanellis durant sa détention est remarquablement décrit : la bestialité des nazis dont

 

le but unique est de réduire les prisonniers au peu de dignité qu’il leur reste, le désespoir mais également

 

les liens étroits et parfois solidaires qui se nouent entre les prisonniers,le chaos, la terreur, Kambanellis

 

parvient dans une langue simple, vivante et directe à recréer le cauchemar dantesque dont il fut la

 

victime. `

 

Il témoigne de l’horreur. 

 

L’écrivain et dramaturge  est un homme sortant de l’ordinaire, prêt à sauver sa vie et celle des

 

autres. 

 

C’est un vrai « mensch » et c’est cela qui m’a tant touché dans le livre.

 

Il  n’est pas qu’une victime,Il est surtout un lutteur qui ne renonce jamais.

 

« C’est Mauthausen qui m’a définit comme homme, je suis encore un homme de camp ».

 

En effet, cet optimisme, cette rage de vivre se ressent à chaque page. 

 

Ce qui surprend c’est qu’au fur et à mesure que la fin de la guerre approche, on sent Kambanellis lié à

 

ce camp qu’il ne parvient pas à quitter immédiatement . 

 

On le comprend fort bien car Mauthausen une fois déserté de ses bourreaux représente,  pour les

 

prisonniers, le seul endroit qu’ils connaissent.

 

Livrés à eux-mêmes, la plupart des hommes ne savent pas où aller et, dans un premier temps,  restent

 

dans le camp qui, petit à petit, après la défaite des nazis reprend un semblant d’humanité malgré

 

l’horreur du décor.

 

Il est plus facile de rester avec ceux qui ont connu les mêmes horreurs qu’eux plutôt que de se retrouver

 

dans un monde totalement étranger à ce qu’ils ont vécu.

 

Kambanellis est un meneur d’homme, un chef de meute.

 

Il ne reste pas seulement  par peur de reprendre une vie normale mais, avant tout, parce qu’il tient la

 

promesse faite aux juifs de ne pas quitter le camps tant que ceux-ci ne pourront embarquer pour la

 

Palestine.

 

Personne n’ignore lesdifficultés que les rescapés ont rencontrées quand la Palestine était encore

 

sous mandat britannique puisque ceux ci empêchaient toute entrée des juifs dans le pays.

 

Jusqu’à la fin Kambanellis tiendra sa promesse et ne quittera pas le camp. 

 

Le lecteur ressent cette solidarité dont font preuve ces gens qui ont vécu les mêmes monstruosités, les

 

mêmes pertes, les mêmes horreurs et qui, en quelque sorte, deviennent une grande famille .

 

Pourquoi ce livre, paru d’abord en 1963, sous forme de feuilleton, est passé inaperçu  alors que la

 

même année  en France Le Grand voyage de Jorge Semprun  et en Italie La Trève de Primo Levi

 

connurent un énorme succès?

 

Kambanellis a précisé qu’après avoir pris des centaines de notes en 45-46 sur sa détention, il ressentit

 

plus tard le besoin de publier ses écrits lorsqu’il se retrouva face à un monde qui ne semblait pas avoir

 

appris de ses expériences.

 

En rentrant fin 1945 dans son pays, la Grèce,  celle-ci était plongée dans une guerre civile qui dura j

 

usqu’en 49.

 

Le monde dans lequel Kambanellis avait mis tant d’espoir, celui auquel il avait tant rêvé après le mal

 

absolu des nazis, se transforma rapidement en une autre forme d’enfer. 

 

Les prémisses de la guerre froide, le mur de Berlin, la guerre du Vietnam, ses conséquences

 

mondiales, les passions politiques, et avec elles les haines reprennaient le dessus.

 

Que nous apprennent toutes ces expériences?

 

Kambanellis ne donne pas de réponse mais nous indique à nous, aujourd’hui, simple lecteur que,

 

malgré l’Histoire, l’Homme oublie vite et n’apprend pas de ses erreurs.

 

Encore un livre sur les camps ?

 

Oui, mais différent par la personnalité de son auteur qui aboutit, cependant, aux mêmes conclusions que

 

Primo Levi, Samuel Pisar, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Simone Veil et tant d’autres.

 

L’homme n’apprend, décidément, rien de ses erreurs, rien.

 

Qu’en sera-t-il après la pandémie du coronavirus ?

 

 

 

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