"il y a des âmes incurables et perdues pour le reste de la société.


"L'espérance de vie de l'amour, c'est huit ans.

Pour la haine, comptez plutôt vingt.

La seule chose qui dure toujours, c'est l'enfance, quand elle s'est mal passée".

Dès la première page, j’ai été frappée par la violence qui émane de ce roman.

L’écrivain ne nous laisse pas de répit et le lecteur est happé par la misère des personnages,

la violence dans laquelle le protagoniste, Karel Claes évolue avec sa soeur Hendricka et son

frère Mohand.

Enfants de la balle, véritables souffre-douleurs et martyrs d’un père alcoolique, looser de

surcroit et qui passe toutes ses frustrations et son amertume sur sa progéniture, Rebecca

Lighieri nous décrit un monde, loin, très loin de ce qui, en tant que lecteur, nous est familier

C’est un univers où il n’y a pas de place pour la tendresse et où, pour survivre aux coups, aux

blessures et aux injures, on ne peut compter que sur soi-même.

La précarité intellectuelle, sociale et financière définissent cette jungle dans laquelle les 3

enfants grandissent.

Rebecca Lighieri nous livre sans détour l’histoire d’un univers où les marginaux, les laissés-

pour-compte et les enfants abandonnés se construisent en marge de la société.

Ça se passe à Marseille, mais ça pourrait se passer n’importe où.

Le père, Karel d’origine belge, bat, humilie ses enfants et particulièrement le petit dernier un

peu disgracié, un peu handicapé mais très émouvant.

La mère Loubna, d’origine algérienne, est elle aussi victime, mais consentante .

Elle regarde son mari et le laisse distiller son poison.

Elle aime ses enfants, mais comme elle les aime mal !

Elle se réfugie dansle handicap du dernier, lui donnant ainsi un semblant de raison de vivre.

Les parents se droguent ensemble à l’héroïne, leurs bras sont scarifiés par toutes les

injections qu’ils s’infligent .

Certaines scènes sont terriblement éprouvantes à lire, l’auteur ne nous épargne rien de la

misère et l’horreur dans laquelle vit cette famille totalement défaillante.

Leurs seuls moments de tendresse ce sont les shoots que les parents partagent ensemble.

Tout est sacrifié à l’héroine.

Le roman s’ouvre sur l’assassinat du père.

Qui l’a tué ? Qui a vengé celui qui leur a volé leur enfance.

Serait-ce un de ses trois enfants ? Après tout, si on soulève un coin de l’affiche qui décorait le

mur de leur chambre, on peut lire JVTMP – « Je veux tuer mon père ».

Tout le récit est fait par le fils ainé de la fratrie, Karel Claeys.

L’histoire débute dans les années 80 et se termine au début des années 2000.

Pour échapper à l’enfer que leur fait vivre leur père, les 3 enfants vont connaître d’autres

quartiers de Marseille.

A la recherche d’espaces de liberté, ils vont explorer leur cité adossée à la colline où juste

derrière se trouve le passage 50, un bidonville, dans lesquels habitent des gitans

sédentarisés qui vont devenir leur deuxième famille.

Deux thèmes essentiels sont abordés à travers la lecture de ce livre:

Qui a tué le patriarche détesté de tous, qui a passé sa vie à exploiter ses enfants,

capitaliser leur beautéen les traînant de casting en casting pour en faire des enfants stars.

Ce qui bien entendu se conclura par un échec.

Karel l’ainé, qui rêve d’un ailleurs dans lequel il s’épanouirait, ne va devenir, à sa grande

déception, qu’aide soignant,

Hendricka va paradoxalement réaliser le rêve de son père tout en s’émancipant de sa famille

et le petit dernier restera dans la cité tout en y devenant un personnage emblématique aimé

de tous.

Trois voies d’émancipation différentes, toujours afin d’échapper à l’enfer

Karel(le fils ainé), tout comme son jeune frère et sa soeur sont tous les 3 dépositaires de

cette violence subie.

Vont-ils la reproduire?

C’est le deuxième thème qu’aborde le roman.

,

Ecris à la première personne, Karel n’a que 8 ans au début du récit.

Il a une appétence pour la littérature, mais très vite on lui dit que les études ne sont pas faites

pour lui, qu’il est juste bon pour faire le mannequin.

ll est beau à moitié arabe, donc, il ne doit pas s’attendre à davantage de la société.

Confronté au mépris social, au racisme, il ne pourra pas faire des etudes qu’elles que soient

ses qualités.

Dans ce livre la violence infligée c’est d’abord celle du père, des coups, des sévices, mais

aussi l’institution, l’école, la société, qui tous condamnent dès le départ ces gamins issus de

quartiers miséreux sans que la moindre chance pour réussir ne leur soit donnée.

Chez l’ainé Karel, le lecteur ressent très fortement les enjeux de violence qui le tourmentent .

Il s’attache difficilement aux femmes, les traite mal.

Va-t-il y resister ? Son seuil de tolérance à la violence est très élevé.

Le récit pour cela est très éprouvant

Henricka et son petit frère Mohand sont eux aussi victimes et héritiers de cette violence mais

celle-ci est moins virulente, plus sournoise, même si les dégâts psychologiques sont les

mêmes.

L’auteur prend le risque de produire un texte dérangeant et éprouvant et essaie de donner à

voir à son lecteur une réalité que la plupart ne connaissent pas.

Comme les trois enfants, personnages principauxdu livre, cette histoire nous donne envie de

sortir de"cette crasse mentale et de prendre un bain de normalité qui n’existe pas dans ce

monde impitoyable."