"Avec mon père, nous nous sommes manqués"


La lectrice que je suis est frappée de voir qu’un grand nombre d’écrivains, ayant eux-mêmes atteint l’âge

de leurs parents, traitent de l’histoire de leurs géniteurs.

Ces livres ont souvent, quand ils sont vrais, une vocation thérapeutique et ne sont pas seulement

destinés à balancer le linge sale en pleine figure du lecteur.

Cet ouvrage de Nathalie RYKIEL m’a touchée car je l’ai senti honnête.

Ce livre raconte l’histoire d’un rendez-vous manqué, celui qu’elle aurait dû avoir avec son père, un

homme tout à la fois présent et absent, disparu prématurément à l’âge de 48 ans.

Sam RYKIEL, le père de Nathalie et Jean-Baptiste, était un homme fort, courageux, dévoué à sa famille

mais aussi très exigeant et autoritaire avec ses enfants.

Sam, ce père, qu’elle n’a finalement jamais vraiment connu, n’ayant eu, auprès de lui, ni la place ni le

regard qu’elle espérait.

En raison de sa mort prématurée, il n’est resté, pour Nathalie et Jean-Baptiste, que le vague souvenir

d’enfance d’un homme qu’ils ont finalement si peu découvert.

Nathalie RYKIEL éprouve un besoin pressant de renouer avec son père. A travers son livre, elle se

réapproprie le besoin, plus pressant encore, de faire la paix avec cet homme complexe, ambigu, qui a,

sans doute, essayé de faire du mieux qu’il pouvait.

Dans le portrait qu’elle fait de Sam, il est difficile de dire qu’elle est tendre avec lui, probablement parce

qu’il l’a beaucoup faite souffrir et s’est montré, parfois, d’une violence extrême.

A cette souffrance, s’ajoute celle de la privation que représente le fait de n’avoir pas connu ce père si

ambivalent, génial pour les uns, odieux pour les autres.

Cette souffrance, ce manque se ressentent à chaque page.

Cependant, malgré sa souffrance et les quelques horreurs, parfois féroces, qu’elle partage avec son

lecteur, Nathalie livre tout de même un beau portrait posthume de ce père dont l’histoire personnelle et

`les frustrations expliquent, au moins pour partie, certains de ses traits de caractère.

Sam, originaire de Pologne, plus précisément de Lublin, arrivé en France avec ses parents n’a pas eu la

chance de faire des études, lui qui le voulait tant.

Son propre père, l’a, en effet, directement engagé dans l’affaire familiale de vêtements.

Situation plus que frustrante pour ce jeune garçon avide d’études et de connaissances.

Véritable autodidacte, jamais rassasié par ce qu’il apprend, Sam suit cependant un chemin tout tracé

auquel il n’a, malheureusement, pas pu échapper.

Lorsqu’il rencontre Sonia, qui ne s’appelle pas ainsi à l’époque, mais il va la rebaptiser Sonia, il trouve

enfin une femme à sa hauteur et en tombe éperdument amoureux.

Sonia, à ses débuts, n’a pas de très grandes ambitions, mais elle invente un jour le petit pull tricot qui

connaîtra le succès que l’on sait et lancera sa carrière.

Avec l’aide de Sam, qui gèrera toute la structure, Sonia va évoluer et construire avec le temps cet empire

de la mode que le monde entier connaît.

Mais très vite, Sonia quitte Sam.

Et celui-ci, malgré son chagrin continuera à l’aider à poser les fondations de la maison RYKIEL.

Par la suite, Sam se consacrera, jour et nuit, nuit et jour, à Jean-Baptiste, leur enfant aveugle, afin de lui

apprendre à devenir autonome dans la vie. Cet enfant deviendra son challenge au point qu’il l’étouffera

dans sa recherche de normalité.

Avec la même ferveur et la même dévotion qu’on lui connaissait dans son travail, il emploiera tout son

temps à l’éducation de ce fils, allant parfois jusqu’à le tyranniser afin d’en faire un homme capable de

fonctionner dans la société.

Et Jean-Baptiste fera une belle carrière dans la musique.

La rédaction de ce livre dans lequel elle cherche à rendre hommage à cet homme, son père, qui a

toujours été dans l’ombre de Sonia et n’a jamais cessé de la soutenir, a toujours été présente dans la

tête de l’auteure.

Mais elle n’a pas été facile et a mis beaucoup de temps à voir le jour : 40 ans.

C’est, en effet, le temps qu’il a fallu à Nathalie pour écrire cet ouvrage, pour essayer de comprendre, de

connaître un peu mieux cet homme qui reste pour elle une énigme, un étranger.

Nathalie, au travers de son ouvrage, apprend à mieux le regarder et parvient à faire la paix avec lui.

Bien que les deux enfants ont, chacun, souffert de cet homme à la fois si dur et si tendre, Nathalie, en

s’appuyant sur des témoignages et des souvenirs, rend un hommage appuyé à son père, cet homme qui

fut, selon ses dires, un homme fantastique, un ami irréprochable, un mari entièrement dévoué à sa

femme.

Il se tenait toujours dans l’ombre de Sonia, mais était toujours présent pour elle.

Personnage double, tout aussi admirable qu’effroyable, Sam était un homme imposant le respect, un

homme écouté, à propos duquel les proches et les amis ne tarissent pas d’éloges.

Très honnêtement, Nathalie reconnaît que ce n’est qu’à la mort de son père qu’elle a enfin pu se libérer

de ce poids omniprésent.

Si pour elle, écrire est, en la circonstance, une thérapie, il n’en reste pas moins que tout le livre est

finalement un long hommage, dans lequel elle tient à préciser que RYKIEL est avant tout le nom de son

père.

Catharsis ou pas, ce livre n’est-il pas finalement pour elle la meilleure chose possible afin de vivre en paix

avec son passé ?